Coulée de lave noire au lever du jour avec des nappes de lichen blanc en premier plan et une lisière de forêt en arrière-plan, dans une atmosphère de brume.
Publié le 12 novembre 2024

Contrairement aux idées reçues, le lichen blanc qui couvre les laves de La Réunion n’est pas une simple décoration statique, mais une véritable machine de terraformation biologique. Cet article révèle comment le Stereocaulon vulcani digère la roche pour créer le sol fertile de demain, résistant à des conditions extrêmes pour paver la voie aux forêts endémiques.

Qui n’a jamais été frappé par cette étrange « neige » qui semble recouvrir les pentes du Piton de la Fournaise, même sous un soleil de plomb ? Pour le randonneur pressé, cette mousse blanchâtre n’est qu’un détail du paysage, une texture croustillante sous la semelle qui contraste avec la noirceur du basalte. On imagine souvent, à tort, que la végétation reprend ses droits par la force des fougères géantes ou des grands arbres.

Pourtant, la réalité biologique est bien plus subtile et se joue à une échelle microscopique. Avant que la première orchidée ne puisse germer, un travail de titan doit être accompli : la transformation de la roche stérile en terre nourricière. C’est ici qu’intervient le lichen, non pas comme un simple occupant, mais comme un ingénieur du sol.

Mais si la véritable clé de la régénération de la forêt ne résidait pas dans la puissance des racines, mais dans la chimie secrète d’un organisme hybride ? En observant de près ce tapis vivant, nous allons comprendre comment il capture l’eau, résiste aux radiations et prépare littéralement le terrain pour les siècles à venir.

Pour explorer ce microcosme fascinant, nous suivrons le cycle de vie de ce pionnier, de son implantation sur la roche brûlante jusqu’à son remplacement inévitable par la forêt qu’il aura lui-même engendrée.

Découvrez ci-dessous l’architecture invisible qui permet à la vie de renaître sur la lave, structurée point par point pour guider votre prochaine observation sur le terrain.

Pourquoi le Stereocaulon vulcani ressemble-t-il à du corail blanc en pleine montagne ?

Ce que l’on prend souvent pour une mousse desséchée est en réalité une structure complexe appelée thalle fruticuleux. Si le Stereocaulon vulcani adopte cette forme ramifiée rappelant le corail, ce n’est pas par mimétisme marin, mais pour maximiser sa surface d’échange avec l’atmosphère. Cette architecture en arborescence microscopique lui permet de capter la moindre gouttelette de brume dans cet environnement minéral où l’eau liquide est absente du sol.

Pour saisir toute la complexité de cet organisme, il faut s’approcher très près. L’image suivante révèle les détails de cette structure pionnière.

Gros plan macro d'un lichen blanc ramifié accroché à une roche de basalte noir, avec texture très détaillée et arrière-plan flou.

Comme nous le voyons, cette structure blanche agit également comme un puissant réflecteur solaire. Sur les pentes du volcan, les rayonnements UV sont intenses et pourraient brûler n’importe quelle plante classique. Le lichen, lui, a développé une parade chimique remarquable. En effet, des expériences ont démontr�� que seulement 50 % des cellules algales du photobionte sont affectées après une exposition prolongée et extrême aux UV-C, grâce à la protection offerte par le partenaire fongique qui agit comme un véritable écran total naturel.

Cette blancheur n’est donc pas qu’esthétique : c’est un bouclier vital qui permet à la photosynthèse de se poursuivre là où rien d’autre ne survit.

Que nous dit la présence abondante de lichen sur la qualité de l’air à La Réunion ?

Le lichen est un organisme dépourvu de racines. Il ne tire rien du sol pour se nourrir ; il boit et mange littéralement ce que l’air lui apporte. Cette physiologie particulière en fait une « éponge » atmosphérique redoutable, capable de stocker tout ce qui passe à sa portée, nutriments comme polluants. C’est pourquoi sa présence en abondance sur les coulées du Grand Brûlé est un excellent signe de la pureté de l’air austral.

Cette sensibilité en fait un outil de choix pour les scientifiques. Là où des capteurs électroniques sont coûteux à installer, le lichen enregistre silencieusement l’histoire chimique de l’environnement.

Lichen sur une branche avec un arrière-plan partagé entre brume claire et air plus chargé, suggérant un contraste de qualité de l’air, sans éléments urbains lisibles.

Ce rôle de sentinelle est exploité dans le monde entier. Une étude récente a d’ailleurs utilisé le lichen Xanthoria parietina pour cartographier les dépôts atmosphériques, prouvant que le thalle accumule les éléments traces sur de longues périodes, comme le confirme une analyse sur le biomonitoring de métaux lourds. À La Réunion, l’éclat et la vigueur du Stereocaulon témoignent d’un environnement encore préservé des retombées industrielles massives, faisant du volcan un laboratoire à ciel ouvert exceptionnel.

Comment réussir une photo macro de lichen sur fond de basalte noir ?

Photographier le Stereocaulon vulcani est un défi technique stimulant pour le naturaliste amateur. La difficulté principale réside dans la gestion du contraste extrême entre le sujet, d’un blanc éclatant, et son support, le basalte noir profond. En mode automatique, la cellule de votre appareil risque de surexposer le lichen (le rendant totalement blanc et sans détails) ou de boucher les ombres de la roche.

Pour réussir votre cliché, privilégiez une lumière rasante, idéalement tôt le matin. Cette lumière latérale va créer des micro-ombres dans les ramifications du lichen, révélant sa texture de « corail » au lieu d’en faire une tache uniforme. N’hésitez pas à sous-exposer légèrement votre prise de vue (-0.3 ou -0.7 EV) pour préserver les détails dans les hautes lumières de la structure blanche.

Le choix de l’ouverture est également crucial. En macro, la profondeur de champ est infime. Plutôt que de chercher à tout avoir net, choisissez une ouverture moyenne (f/8 ou f/11) pour isoler un « bouquet » de lichen tout en gardant le grain de la roche reconnaissable en arrière-plan. C’est ce dialogue de textures, entre le vivant duveteux et le minéral abrasif, qui raconte l’histoire de la colonisation.

Pourquoi le lichen craque-t-il sous la chaussure et met-il des années à s’en remettre ?

Ce bruit sec, ce craquement caractéristique que l’on entend en sortant du sentier, c’est le son d’une destruction quasi irréversible à l’échelle humaine. À l’état sec, le lichen entre en dormance et devient cassant comme du verre. Un seul pas ne se contente pas d’écraser la structure ; il la pulvérise, détruisant des décennies de croissance lente. Le Stereocaulon ne pousse que de quelques millimètres par an.

L’impact du piétinement va au-delà de la destruction immédiate. Il modifie la structure même du sol en formation et favorise la dispersion d’espèces indésirables. Les gestionnaires d’espaces naturels surveillent cela de près. On sait par exemple que les usagers transportent involontairement des quantités significatives de matériaux, comme le soulignent des données indiquant que les randonneurs déplacent environ 10 g de terre par passage sur les sentiers fréquentés.

Sur un site comme le Pas de Bellecombe, la pression est colossale. Chaque écart hors sentier crée une cicatrice visible pendant des années, retardant d’autant l’installation des plantes supérieures qui ont besoin de ce tapis de lichen pour germer. Le « hors-piste » sur un champ de lave n’est donc jamais anodin : c’est un retour à la case départ pour la colonisation végétale.

Comment le lichen survit-il sur de la roche brûlante sans terre ni eau ?

La surface d’une coulée de lave en plein été austral peut facilement dépasser les 60°C. Pour n’importe quelle plante vascularisée, c’est la mort assurée par déshydratation et brûlure des tissus. Le lichen, lui, possède un super-pouvoir : la poïkilohydrie. Il est capable de se déshydrater presque totalement, entrant dans un état de vie suspendue où son métabolisme est à l’arrêt.

Dans cet état sec, il devient pratiquement indestructible face à la chaleur. C’est l’eau qui, paradoxalement, le rendrait vulnérable à haute température en « cuisant » les cellules. Des recherches confirment cette résilience : une expérience a testé la récupération d’un lichen après exposition à 60°C, montrant que sa survie dépendait directement de son faible taux d’humidité interne au moment du stress thermique.

Cette survie est aussi une histoire d’entraide. Le champignon fournit l’abri et l’eau, tandis que l’algue fournit le sucre via la photosynthèse. Comme le précise l’Université de Toulouse :

Quand elles sont présentes les cyanobactéries fournissent aussi du glucose, et comme elles peuvent fixer l’azote de l’atmosphère, elles le transfèrent au champignon sous la forme d’ammonium.

– Université de Toulouse, Les lichens, hybrides par nature (#1)

C’est cette alliance intime qui permet de transformer un désert minéral brûlant en un habitat viable, molécule d’azote après molécule d’azote.

Combien d’années faut-il pour que la végétation repousse sur une coulée noire ?

La recolonisation d’une coulée de lave n’est pas un sprint, mais une course de fond qui se compte en siècles. Au début, la coulée reste noire et stérile pendant plusieurs années, voire décennies. C’est la phase minérale. Puis, les premiers points blancs apparaissent : nos lichens pionniers. C’est le début du « blanchiment » de la coulée, un indicateur visuel d’âge que les géologues et paysagistes savent lire comme un livre ouvert.

Vue large d’une coulée de lave sombre striée de fissures, avec des poches de végétation pionnière éparses qui annoncent la recolonisation, sous une lumière douce.

Kipuka et « poches » de recolonisation

L’Atlas des paysages de La Réunion (2023) met en évidence que la repousse n’est jamais uniforme. Elle démarre souvent depuis des « kipuka », ces îlots de végétation épargnés par la lave qui servent de réservoirs de graines, ou le long des fissures où l’humidité s’accumule. Ces zones refuges accélèrent le processus qui, sans elles, prendrait encore plus de temps.

Il faut souvent attendre 30 à 50 ans pour voir s’installer une véritable lande à fougères, et parfois plus d’un siècle pour retrouver une forêt structurée type Bois de Rempart. Ce processus est fragile et peut être remis à zéro par une nouvelle éruption ou par l’impact humain. Avec une fréquentation estimée à environ 400 000 visiteurs par an au Pas de Bellecombe, la pression sur ces jeunes écosystèmes est constante, menaçant de figer le paysage au stade pionnier.

Pourquoi les troncs sont-ils recouverts de mousse et quel rôle jouent-ils dans le cycle de l’eau ?

Une fois la forêt installée sur le sol créé par les lichens, un nouveau cycle commence. Vous remarquerez que les troncs des arbres des forêts de nuages, comme le Tamarin des Hauts, sont souvent manchonnés d’épaisses couches de mousses et d’épiphytes. Ce n’est plus le domaine du Stereocaulon pionnier, mais celui des bryophytes qui prennent le relais pour la gestion de l’eau.

Ces manchons de mousse agissent comme des éponges géantes. Elles interceptent l’eau des brumes et des pluies avant même qu’elle ne touche le sol. Ce phénomène d’interception est crucial pour la régulation hydrologique de l’île. Au lieu de ruisseler immédiatement vers l’océan lors des fortes pluies tropicales, l’eau est stockée en hauteur et relâchée lentement. C’est ce qui permet aux rivières de continuer à couler même pendant la saison sèche.

Le lichen a créé le sol ; la mousse, elle, tempère le climat. Ensemble, ils transforment la roche imperméable en un château d’eau vivant, protégeant l’île de l’érosion et assurant la ressource en eau potable pour les populations en aval.

À retenir

  • Le lichen Stereocaulon est un ingénieur du sol, pas une simple décoration.
  • Sa couleur blanche est une protection solaire active contre les UV intenses.
  • Il est extrêmement fragile à l’état sec : un pas hors sentier détruit des décennies de croissance.

Plantes endémiques de La Réunion : comment reconnaître les espèces protégées en randonnée ?

Le résultat final de ce long travail du lichen est l’émergence d’une flore unique au monde. Sur les anciennes coulées, vous observerez peut-être des orchidées sauvages ou de jeunes plants de bois de couleur percer à travers le tapis de lichen. Cette biodiversité est précieuse et strictement encadrée par la loi. Les services de l’État rappellent régulièrement que 238 espèces végétales sont protégées à La Réunion, interdisant leur cueillette ou leur destruction.

Reconnaître une espèce protégée est complexe pour le novice, car beaucoup sont discrètes ou ressemblent à des plantes communes. La meilleure attitude est donc celle de la précaution absolue : considérer chaque plante, chaque brin de mousse et chaque croûte de lichen comme un élément vital et intouchable de l’écosystème.

Plan d’action pour le randonneur responsable : Préserver le volcan

  1. Points de contact : identifier le tracé officiel du sentier (balisage blanc) et ne jamais s’en écarter, même pour une photo.
  2. Collecte : refuser systématiquement de cueillir fleurs, roches ou morceaux de lichen « pour le souvenir ».
  3. Cohérence : nettoyer ses chaussures avant et après la randonnée pour ne pas introduire de graines invasives.
  4. Mémorabilité/émotion : privilégier l’observation visuelle ou la photo macro plutôt que le toucher qui peut abîmer les micro-structures.
  5. Plan d’intégration : signaler aux agents du parc toute zone dégradée ou présence d’espèces envahissantes.

La prochaine fois que vous entendrez le lichen crisser sous vos pas, rappelez-vous que vous marchez sur le berceau de la future forêt. Adoptez dès maintenant une approche contemplative et respectueuse pour laisser au volcan le temps de faire son œuvre.

Questions fréquentes sur le lichen du volcan

Le lichen est-il un champignon ou une plante ?

Ni l’un ni l’autre, c’est un organisme composite ! Le lichen est le résultat d’une symbiose entre un champignon (qui fournit la structure et la protection) et une algue ou une cyanobactérie (qui fournit l’énergie par photosynthèse). C’est cette alliance qui lui permet de survivre là où aucun des deux partenaires ne pourrait vivre seul.

Peut-on ramasser du lichen pour le mettre dans son jardin ?

Absolument pas. D’une part, le prélèvement est interdit dans le cœur du Parc National. D’autre part, le Stereocaulon vulcani est adapté à des conditions très spécifiques d’altitude, d’humidité et de support volcanique. Il mourrait rapidement dans un jardin en plaine, en plus d’avoir appauvri le milieu naturel.

Pourquoi les lichens changent-ils de couleur quand il pleut ?

À l’état sec, le cortex du champignon est opaque et blanchâtre pour réfléchir la lumière. Lorsqu’il s’hydrate, les tissus deviennent translucides, laissant apparaître la couleur verte ou bleutée des algues microscopiques qu’il abrite à l’intérieur. C’est le signe que la photosynthèse reprend activement.

Rédigé par Jean-Luc Payet, Accompagnateur en Moyenne Montagne (AMM) diplômé d'État et ancien agent du Parc National. Passionné de botanique et de géologie, il arpente les sentiers depuis 25 ans.