Sentier de randonnée traversant une forêt de nuages à La Réunion, entouré de fougères arborescentes et de végétation endémique luxuriante
Publié le 14 janvier 2025

La protection de la biodiversité réunionnaise ne repose pas uniquement sur les gardes du parc, mais sur la vigilance active de chaque randonneur.

  • Les espèces invasives comme le goyavier menacent directement la survie de la forêt primaire.
  • La distinction entre espèces indigènes et exotiques demande un œil exercé pour éviter les erreurs irréversibles.

Recommandation : Adoptez systématiquement le protocole de bio-sécurité (nettoyage des chaussures) et privilégiez l’observation sans contact ni prélèvement.

La forêt réunionnaise n’est pas un simple décor de carte postale ; c’est un sanctuaire fragile, héritage de millions d’années d’évolution en isolation. En tant que garde du Parc National, je vois trop souvent des visiteurs émerveillés qui, par méconnaissance, piétinent une orchidée rare pour photographier une fleur envahissante. La beauté de notre île cache une guerre silencieuse entre les espèces originelles et celles introduites par l’homme.

On entend souvent dire qu’il suffit de « ne rien jeter » pour être un bon éco-randonneur. C’est une vision incomplète, voire dangereuse. La véritable protection commence par la connaissance : savoir identifier l’ennemi végétal qui étouffe nos bois de couleurs et reconnaître les trésors endémiques qui luttent pour leur survie. Au-delà des interdictions de cueillette, c’est votre capacité à lire le paysage qui fera de vous une sentinelle de la biodiversité.

Pour vous aider à devenir cet observateur éclairé, nous allons explorer ensemble les mécanismes de cet écosystème unique et les gestes concrets pour le préserver.

Voici comment nous allons structurer notre exploration de la flore réunionnaise, des menaces invisibles aux merveilles des hauts sommets.

Goyavier ou Raisin marron : pourquoi faut-il lutter contre ces envahisseurs jolis mais nuisibles ?

Le goyavier, avec ses petits fruits rouges acidulés que tout le monde adore cueillir en bord de route, est en réalité l’un des pires ennemis de notre forêt indigène. Il ne faut pas se laisser amadouer par sa générosité fruitière. Cette espèce, comme le Raisin marron, possède une stratégie de croissance agressive qui monopolise la lumière et les nutriments du sol, créant des « déserts verts » où plus aucune espèce endémique ne peut germer. C’est une invasion silencieuse mais dévastatrice qui modifie la structure même de nos paysages.

La situation est critique et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une surveillance constante est nécessaire, car plus de 2 000 espèces végétales introduites ont été recensées sur l’île, dont 131 sont officiellement considérées comme envahissantes. Chaque mètre carré gagné par ces pestes végétales est un mètre carré perdu pour notre patrimoine naturel unique. En tant que randonneur, vous êtes en première ligne. Votre passage peut involontairement favoriser leur dispersion si vous transportez des graines sous vos semelles d’un sentier contaminé vers une zone encore préservée.

Votre plan d’action anti-propagation : 5 gestes barrières

  1. Points de contact : Brosser soigneusement les semelles de ses chaussures et ses guêtres aux bornes prévues par le Parc National avant et après chaque randonnée pour éliminer les graines transportées.
  2. Collecte : Ne jamais jeter de déchets organiques en forêt (trognons, pelures), car les graines des fruits consommés peuvent germer et déclencher une nouvelle invasion.
  3. Cohérence : Privilégier les plantes indigènes ou exotiques non envahissantes pour son jardin en se renseignant auprès des pépiniéristes locaux.
  4. Mémorabilité/émotion : Signaler toute observation d’espèce invasive en milieu naturel sur la plateforme du GEIR (www.especesinvasives.re), accessible par smartphone avec photo et géolocalisation.
  5. Plan d’intégration : Participer aux chantiers participatifs d’arrachage organisés toute l’année par le GEIR et le Parc National à divers endroits de l’île.

La lutte contre les invasives permet de laisser de la place à nos plantes médicinales, dont l’usage doit être tout aussi raisonné.

Faham ou Ayapana : quelles tisanes locales goûter pour les maux du quotidien ?

Dans la tradition réunionnaise, la tisanerie est un art de vivre, mais elle ne doit pas se faire au détriment de la ressource. Il existe une confusion fréquente chez les visiteurs entre les plantes que l’on peut cultiver dans son jardin, comme l’Ayapana, et celles qui sont prélevées illégalement en forêt, comme le Faham. Le Faham, cette petite orchidée au parfum d’amande, est emblématique du rhum arrangé, mais son succès est aussi sa malédiction. En acheter au marché sans garantie de traçabilité, c’est souvent financer le braconnage qui vide nos forêts.

Pour vous aider à consommer de manière éthique et responsable, il est crucial de différencier ces deux plantes emblématiques. L’image ci-dessous vous plonge dans l’ambiance des marchés forains où ces trésors sont vendus.

Ballotins de feuilles séchées de faham disposés sur un étal de marché forain réunionnais parmi des épices et plantes médicinales

Comme vous pouvez le voir, le Faham séché se présente souvent en petits fagots. Cependant, son origine sauvage le rend vulnérable. Le tableau suivant vous permet de comparer ces deux plantes pour faire un choix éclairé.

Comparaison entre le Faham et l’Ayapana : origine, statut et usages
Critère Faham (Jumellea rossii) Ayapana (Ayapana triplinervis)
Origine Endémique stricte des Mascareignes, ne subsiste qu’à La Réunion Introduite, originaire d’Amazonie (Amérique du Sud)
Famille botanique Orchidaceae Asteraceae
Statut de protection Protégée par la Convention de Washington (Annexe II) et l’arrêté ministériel du 27 octobre 2017 Non protégée, culture libre
Cueillette en milieu naturel Strictement interdite Autorisée
Altitude de croissance 500 à 1 600 m, forêts humides 0 à 800 m, jardins créoles et bords de chemins
Usage traditionnel principal Infusion anti-rhume, parfum du rhum arrangé Infusion digestive (« tisane miracle »), anti-fièvre
Inscription pharmacopée Oui (Pharmacopée Française) Oui (Pharmacopée Française)
Risque pour le touriste acheteur Élevé : le faham vendu sur les marchés peut provenir du braconnage Faible : disponible librement en culture

Au-delà du Faham, l’île regorge d’orchidées sauvages qu’il faut savoir débusquer sans perturber.

Où et quand observer les orchidées sauvages sans quitter les sentiers balisés ?

L’observation des orchidées à La Réunion est une école de patience et d’humilité. Contrairement aux hybrides horticoles exubérants, nos orchidées sauvages sont souvent discrètes, épiphytes, perchées haut sur les troncs mousses ou cachées dans le sous-bois. La tentation est grande de s’aventurer hors sentier pour « mieux voir », mais c’est une erreur fatale. Le piétinement autour des racines écrase le substrat et détruit les micro-champignons symbiotiques indispensables à leur survie. Rester sur le sentier n’est pas une contrainte, c’est la condition sine qua non de leur pérennité.

La fragilité de ces populations est alarmante. Les études scientifiques montrent que 54 % des orchidées indigènes de La Réunion sont menacées d’extinction. Ce chiffre terrible souligne l’urgence de changer nos comportements. Chaque spécimen observé est peut-être l’un des derniers de sa station.

La meilleure période pour l’observation se situe généralement durant l’été austral, de novembre à mars, lorsque l’humidité et la chaleur stimulent les floraisons. Les forêts de nuages de Bébour ou de Bélouve sont des spots d’observation exceptionnels. Munissez-vous de jumelles ou d’un zoom photo puissant : cela vous permettra d’admirer les détails fascinants des fleurs sans jamais avoir besoin de vous approcher physiquement de la plante.

Pour comprendre où chercher ces merveilles, il faut savoir lire l’étagement de la végétation.

Pourquoi la végétation change-t-elle radicalement tous les 500 mètres de dénivelé ?

En randonnant à La Réunion, vous traversez des mondes différents en quelques heures de marche. Ce n’est pas de la magie, c’est de l’adaptation climatique pure. Le relief tourmenté de l’île crée des barrières physiques qui piègent les nuages ou bloquent le vent, générant des micro-climats très tranchés. Tous les 500 mètres d’ascension, la température chute et l’humidité varie, forçant la végétation à se spécialiser. C’est ce qu’on appelle l’étagement de la végétation.

L’exemple le plus frappant est la transition vers la forêt de nuages. L’illustration suivante capture cette atmosphère mystique où la saturation hydrique transforme le paysage.

Forêt de nuages de La Réunion entre 1200 et 1800 mètres d'altitude avec fougères arborescentes émergeant de la brume et mousses épiphytes

Comme le montre cette image, à partir de 1200 mètres, les arbres se couvrent de mousses et d’épiphytes, créant de véritables éponges naturelles. Plus bas, dans les zones sèches de l’Ouest, la savane règne. Cette diversité concentrée sur un si petit territoire est unique au monde. Comprendre l’étage où vous vous trouvez, c’est savoir quelles espèces vous êtes susceptibles de rencontrer et comment vous équiper.

L’envie de ramener un souvenir est naturelle, mais la loi est stricte pour protéger ce patrimoine.

Peut-on ramener des fleurs ou des graines de La Réunion dans sa valise ?

La réponse courte est : soyez extrêmement prudents. La tentation de glisser une graine ou une bouture dans sa valise pour faire pousser « un peu de La Réunion » en métropole est grande, mais c’est un acte lourd de conséquences. D’une part, vous risquez d’introduire des parasites invisibles (nématodes, champignons) dans votre jardin. D’autre part, la législation est draconienne pour lutter contre le biopiratage et l’érosion de la biodiversité. Ce qui vous semble être une simple fleur séchée est peut-être une espèce protégée dont le prélèvement est un délit.

Pour dissuader les prélèvements sauvages, l’État a mis en place un cadre légal rigoureux : il existe aujourd’hui 238 espèces végétales protégées par arrêté ministériel. Ignorer cette liste peut coûter très cher, tant financièrement qu’écologiquement. Les douanes effectuent des contrôles réguliers à l’aéroport Roland Garros.

Si vous souhaitez absolument ramener du végétal, tournez-vous vers les pépiniéristes agréés qui produisent des plants certifiés, sains et légaux. C’est la seule manière de soutenir l’économie locale sans piller la nature. N’oubliez pas que les meilleurs souvenirs restent les photos et les produits transformés comme la vanille ou les confitures, qui ne présentent aucun risque phytosanitaire.

Parmi les espèces protégées, les fanjans sont des icônes du paysage réunionnais qu’il est facile de confondre.

Fanjan mâle ou femelle : comment distinguer les fougères arborescentes endémiques ?

Le terme « Fanjan » désigne nos majestueuses fougères arborescentes, véritables fossiles vivants qui donnent à nos forêts des airs de Jurassic Park. Mais saviez-vous qu’il existe plusieurs espèces, souvent désignées improprement comme « mâle » ou « femelle » ? Cette distinction populaire ne réfère pas au sexe de la plante (les fougères n’ont pas de fleurs), mais à leur aspect robuste ou gracile. Savoir les différencier est un excellent exercice d’observation pour le randonneur curieux.

Attention cependant, une espèce invasive australienne ressemble à s’y méprendre à nos fanjans et gagne du terrain. Le tableau ci-dessous vous donne les clés pour devenir incollable sur le sujet.

Clé de détermination simplifiée des fougères arborescentes (fanjans) de La Réunion
Critère d’identification Fanjan mâle (Cyathea borbonica) Fanjan femelle — Cyathea glauca Fanjan femelle — Cyathea excelsa Fanjan d’Australie (Cyathea cooperi) — INVASIF
Endémisme Indigène (Réunion, Maurice, Madagascar) Endémique stricte de La Réunion Endémique des Mascareignes Introduite (Australie) — envahissante
Division des folioles Bipennées (divisées 2 fois) Tripennées (divisées 3 fois) Tripennées (divisées 3 fois) Tripennées (divisées 3 fois)
Texture du stipe (tronc) Grêle et élancé Épais, base renflée avec racines adventives formant un cône Large à la base avec racines adventives Moyennement épais
Crosses (jeunes feuilles) Sans poils remarquables Recouvertes d’un fin duvet roux Dépourvues de poils Duvet roux + longs poils blancs caractéristiques
Taille maximale 3 à 10 m Plus de 10 m Plus de 10 m Variable, croissance rapide
Altitude Forêts humides jusqu’à 1 700 m Forêts de montagne humides Peut descendre plus bas en altitude Tolère des zones plus chaudes
Statut de conservation Préoccupation mineure Espèce protégée, plus menacée Espèce protégée Espèce nuisible à éliminer

Si le fanjan est sauvage, le géranium rosat raconte l’histoire agricole des Hauts et de ses artisans.

Comment fonctionne un alambic traditionnel de géranium rosat ?

Au détour d’un sentier dans les Hauts de l’Ouest ou au Tampon, vous sentirez peut-être une odeur envoutante de rose citronnée. C’est le signe qu’un alambic est en chauffe. La distillation du géranium rosat est un patrimoine vivant. Loin des usines industrielles, ici, tout se fait à la vapeur et au feu de bois, dans des cuves en cuivre ou en inox. Le procédé est une alchimie délicate : la vapeur traverse les feuilles tassées (la « cuite »), éclate les cellules contenant l’essence, puis se condense dans le serpentin refroidi à l’eau de source pour donner l’huile essentielle.

Cette méthode artisanale confère au produit réunionnais une qualité inégalée. Sur le marché mondial, on distingue 3 types d’huile de géranium, et le type Bourbon de La Réunion reste la référence absolue pour la haute parfumerie grâce à son équilibre olfactif unique. Visiter une distillerie, c’est soutenir ces petits producteurs qui entretiennent les paysages ouverts des Hauts et perpétuent une tradition menacée par les productions industrielles à bas coût.

À retenir

  • Les espèces invasives sont la menace n°1 : nettoyez toujours vos chaussures.
  • L’observation des orchidées et fanjans doit se faire impérativement depuis le sentier.
  • L’achat de plantes (faham, souvenirs) doit être tracé et légal pour ne pas financer le braconnage.

Randonner en forêt primaire de La Réunion : quel équipement prévoir contre la boue et l’humidité ?

Randonner dans nos forêts primaires, comme à Bélouve ou dans les hauts de l’Est, c’est accepter de se salir. L’humidité y est constante, et la boue volcanique peut être profonde, collante et glissante. Oubliez vos baskets blanches immaculées. L’équipement n’est pas qu’une question de confort, c’est une question de sécurité et, nous l’avons vu, de protection de l’environnement (transport de graines). Le bon équipement vous permet de rester concentré sur l’observation plutôt que sur vos pieds mouillés.

Un garde forestier ne part jamais sans son « kit de survie » anti-boue et observation. Pour vous aider à préparer votre sac comme un pro, voici la checklist essentielle à vérifier avant votre départ.

Votre checklist d’audit équipement spécial forêt humide

  1. Points de contact : Nettoyer ses chaussures et guêtres — Brosser minutieusement les semelles aux bornes de nettoyage du Parc National avant d’entrer en forêt primaire pour ne pas introduire de graines invasives.
  2. Collecte : Adopter un système de couches plutôt qu’un équipement monolithique — prévoir veste imperméable respirante, polaire légère et couche de base séchage rapide pour gérer les variations thermiques.
  3. Cohérence : Porter des guêtres à double fonction — protection contre la boue volcanique collante qui alourdit les chaussures ET contre les sangsues terrestres présentes dans les sous-bois humides.
  4. Mémorabilité/émotion : Emporter le kit d’observation naturaliste léger — loupe de terrain x10 (moins de 50 g), guide de poche plastifié spécifique à La Réunion, application PlantNet ou iNaturalist pré-téléchargée.
  5. Plan d’intégration : Au retour, nettoyer à nouveau l’ensemble de son équipement pour éviter de transporter des graines ou pathogènes vers d’autres sentiers ou vers la métropole.

Préparez votre sac dès maintenant et partez découvrir ces trésors, mais n’oubliez jamais : vous êtes les gardiens de ce que vous observez.

Questions fréquentes sur la flore de La Réunion

Qu’est-ce que la forêt de nuages à La Réunion et où la trouver ?

La forêt de nuages (ou forêt de Bois de Couleurs des Hauts) se situe entre environ 1 200 et 1 800 m d’altitude. C’est l’un des derniers exemples intacts de cet écosystème rare dans l’océan Indien occidental. On la traverse notamment dans les forêts de Bébour et Bélouve, encore dans leur état originel. La canopée basse dépasse rarement 10 m et l’atmosphère y est constamment brumeuse et humide.

Pourquoi la végétation est-elle si différente entre l’Est et l’Ouest de l’île à même altitude ?

L’asymétrie est causée par l’effet de Foehn et l’exposition aux alizés. La côte au vent (Est) reçoit des précipitations abondantes et porte une végétation luxuriante (forêt tropicale humide), tandis que la côte sous le vent (Ouest) est beaucoup plus sèche à altitude identique, avec une végétation adaptée à la sécheresse.

Combien d’étages de végétation peut-on traverser lors d’une randonnée à La Réunion ?

On distingue au moins quatre grands étages : la forêt de Bois de Couleurs des Bas (jusqu’à 600-700 m), la forêt tropicale humide de moyenne altitude (jusqu’à 1 000 m), la forêt de Bois de Couleurs des Hauts et forêt de nuages (1 000-1 800 m), et la forêt de Tamarins des Hauts puis la végétation éricoïde d’altitude au-delà. Chaque étage possède des espèces endémiques spécifiques.

Rédigé par Jean-Luc Payet, Accompagnateur en Moyenne Montagne (AMM) diplômé d'État et ancien agent du Parc National. Passionné de botanique et de géologie, il arpente les sentiers depuis 25 ans.